Nous sommes Charlie

J’étais ado. Je me souviens très vaguement de mes parents parlant d’un journal qui venait de renaître, et qui donnait lieu à une polémique. Ma mère disait qu’il fallait soutenir ce journal, pour des raisons qui me passaient un peu au-dessus de la tête. Le lendemain, en sortant du boulot, elle avait acheté ledit journal dans un kiosque, et s’était installée dans le RER pour une longue heure de trajet.

Une fois installée, nous a-t-elle raconté, elle avait déplié en grand le journal qu’elle avait acheté par « acte militant » (comme on dit maintenant). Et c’est comme ça que ma mère a découvert Charlie Hebdo dans le RER A bondé.

Il faut savoir que ma mère n’est pas française. Elle parle certes parfaitement le français, qu’elle a appris avec passion et amour. Mais malgré cette maîtrise absolument parfaite de notre belle langue, les subtilités de l’argot et des gros mots lui échappent un peu. Les gros mots, elle trouve ça vulgaire et ne les utilise pas. Point final.

Alors vous imaginez un peu le choc quand elle a ouvert Charlie Hebdo et que les dessins lui ont sauté à la tête. Sans parler des textes, écrit en police de caractère 400 et lisibles jusqu’à l’autre bout du wagon. Ma mère, qui pensait acheter une sorte de Canard Enchaîné bis, est restée sur les fesses (dans Charlie, ils diraient autre chose).

Evidemment, tous les gens entassés autour d’elle dans le RER se sont mis à lire par dessus son épaule, avec pas mal de stupéfaction.

Il faut savoir qu’à l’époque (j’ai regardé Wikipédia pour situer mes souvenirs), Charlie Hebdo n’existait plus. Le journal avait été publié de 1969 à 1981 et a disparu en 81 faute de lecteurs. Il est réapparu en 1992, à l’initiative entre autres de Philippe Val, Gébé, Wolinski et Cabu. Les souvenirs dont je vous parle remontent donc à 1992, et ce jour-là, Charlie Hebdo était une nouveauté pour beaucoup de gens.

Voilà donc ma maman, assise dans le RER bondé, avec un Charlie Hebdo déplié sur ses genoux et tout le wagon qui lit par dessus son épaule en se disant « elle cache bien son jeu la p’tite dame avec son tailleur BCBG ».

Ma maman a donc fait semblant de lire quelques pages de son Charlie Hebdo, en essayant de ne pas devenir toute rouge. Puis, en toute dignité, elle l’a soigneusement replié, l’a planqué tout au fond de son sac et a sorti « Le Monde », qui convenait mieux à une lecture dans le RER bondé.

En rentrant à la maison, elle nous a raconté toute l’histoire en riant aux larmes et a sorti l’objet du délit dans le salon. Et c’est ainsi que j’ai découvert Charlie Hebdo, en famille, et autour d’une bonne crise de rire.

Voilà.

Aujourd’hui, on est le 8 janvier 2015 et aujourd’hui, comme nous tous, je suis Charlie. Tenons bon.

liberte_crayon copie

charlie

 (suite aux questions reçues sur Facebook, oui, vous pouvez réutiliser mes visuels sur ces événements, volontairement non signés pour laisser la priorité au message. Et pour en savoir plus sur l’auteur du visuel Je suis Charlie qui a fait le tour du monde, c’est par ici.)

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5 réflexions au sujet de « Nous sommes Charlie »

    1. Les aventures de KKP Auteur de l’article

      je sais ce que tu ressens… c’est pareil… mais ce souvenir d’enfance que j’avais complètement oublié est remonté, parce que Charlie et Cabu, c’est aussi mon enfance 😦 😦 😦 😦 Je me souviens de mon émerveillement de gosse en voyant dessiner Cabu à Récré A2… je n’y crois pas.

      Répondre
      1. Choukies

        Ben didonc !!! j’ai eu exactement le même ressentit !!! Quand j’ai su que Cabu avait disparu, je suis immédiatement repartit en enfance au temps de récré A2, ou il dessinait les caricatures de Dorothée ! et je pense qu’il à effectivement contribué à mon attirance pour le dessin…

  1. little clary

    Hier en apprenant la nouvelle, j’ai pensé à plein de choses et comme toi aussi à l’émerveillement que je ressentais en découvrant les dessins de Cabu à récré A2…C’est comme si une parcelle de mon enfance s’était envolée hier en fin de matinée. et je suis triste….tellement triste et bouleversée que notre liberté d’expression soit si fragile…

    Répondre

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